Le rose de rien, de personne
Écrire pendant qu’il dort, dormir alors qu’il dort, s’entendre penser à nouveau, enfin, quand il dort, et poursuivre sans relâche ce « vouloir vivre libre » en tenant sa main minuscule, respirer son odeur de lait fermenté, effleurer sa peau presque transparente et se regarder dans ses yeux de nouveaux-né et ne pas s’y reconnaitre, s’y découvrir.
Écrire tant qu’il en est encore temps , tant qu’il y a du temps pour allonger des mots futiles sur des pages légères, écrire pour ne pas s’oublier ou pour tout réinventer, encore, pour tenir bon surtout, pour s’échapper, s’émanciper, écrire pour tenir debout face au monde immense, écrire pour s’agrandir la panse, la pensée éclairée, écrire pour ne pas mourir ou pour mourir plus tard, un autre jour,
Écrire pour te dire surtout ce que je n’ai pas le temps de te dire tous les jours, parce que la vie court à toute allure et les mois sont des années pour toi, chaque jour un jour de plus c’est combien d’années passées à apprendre: ton corps d’abord, tes mains surtout, mes yeux enfin qui te gardent toujours, qui te regardent parfois…et oui parce que je ne suis pas à toi, je m’échappe dans les interstices de tes sommeils longs ou de tes siestes minuscules, je ne serais pas à toi, tu vois l’amour mon fils c’est ça, être là, bien là, mais être à soi, ou à personne d’ailleurs comme la rose de Paul Celan:
« Un rien nous étions, nous sommes, nous resterons, en fleur.
La rose de rien ni de personne. »
Voilà que je retrouvais ce début de chronique écrite en mai dernier, alors que mon fils Ulysse avait tout juste 3 mois. Et que je pensais pouvoir ne rien changer faire mes chronique un bébé accroché au sein. Aujourd’hui du bout de ses presque 11 mois me voilà devant mon clavier à tapoter pour la première fois depuis 9 longs mois.
Tout en force et en culpabilité je voulais être puissante, je voulais m’octroyer le pouvoir de tout mener de toutes parts, d’être sur tous les fronts.
Et j’aurai voulu laisser ces mots couler comme le ruisseau fragile mais tenace qui se faufile dans l’ interstice des rochers, j’aurais voulu être ce goutte après goutte calme mais têtu qui faisant sa place mue la goutte en gouffre, le filet frêle en torrent puissant, j’aurai voulu être l’onde placide qui fait s’agenouiller les montagnes, le canyon qui érode la roche et la laisse comme un pied à terre, pour laisser la place.
j’aurais voulu que ma ténacité sans faille fasse place
Parce qu’au fond je voudrais être ce fleuve puissant qui chante en claironnant « je n’ai rien lâché et bientôt je serais océan », en attendant je me ferais aussi douce que courageuse aussi menue qu’énorme je saurais prendre la place lorsque l’on m’étouffe et je saurais être discrète lorsque le soir tombe lourd et nous mène tous au silence, enfin, à l'humilité du sommeil.
J’aimerai ça moi m’attribuer tous les adjectifs qui habillent un homme et en font un roi. Être clémente mais intransigeante, exigeante et virile, j’aimerai que l’on m’offre ces adjectifs sans me parler de mon entre pantalon.
Il faut dire que je partais de loin puisque je partais de moi, il faut vous dire que l’une des toutes premières chanson que j’ai inventé pour mon fils donnait quelque chose comme, et je vous épargnerai mon filet de voix maladroit: « je ne suis pas celle qui déjà, sont mères bien avant que tu sois là, je ne suis pas de celle qui croit, être à toi, tout à toi, rien qu’à toi. Mon petit tyran, ma merveille, mon brin de soleil, mon abysse de géant »
Bon on fait mieux comme berceuse n’est ce pas… et je vous promets je lui ai aussi écrits « des petits pieds pour aller danser et des oreilles pour écouter les abeilles »…mais voilà j’ai chanté ça à tue tête, comme un pansement, quand ses pleurs se faisaient incessants, inarrêtables, qu’importe mes « tout ira bien », qu’importe mes câlins, qu’importe mes caresses, je me sentais disparaitre et je luttais avec mes mots qui sont aussi mes armes, mais qui sont surtout des cadeaux, je le lui promets. Je ne laisserai personne, pas même mon fils me faire croire que tout est bon à prendre qu’il n’y que cela à espérer.
Virginia Wolf disait que l’on apprend très tôt aux femmes à satisfaire toujours un plus égoïste que soi, qu’importe d’ailleurs que ce soit un homme ou un enfant.
Car voilà j’ai mis au monde un fils, j’ai mis au monde un homme. Et n’allez pas me dire que cela n’a pas d’importance, j’entends tous les jours de ces phrases qui marquent la frontière, délimitent le chemin.
Mais je n’ai pas peur, au contraire j’ai envie de guider ce petit homme du haut de ces 70 centimètres et lui offrir toute la place pour ses larmes, pour ses peurs, pour désarmer ses colères d’enfant, pour l’armer de pensées arbres, de gestes tendres, de courages…et de libertés. Surtout faites qu’il soit libre.
Libre de n’être ni la somme du chemin des autres, ni le bourreau ni la victime. Faites qu’il soit libre d’être fragile. Car il en faut bien du courage pour ne pas s’habiller d’orgueil, pour ne pas s’assoir sur plus petit que soit, pour admettre sans honte que l’on peut avoir mal, que l’on peut être blessé, que l’on n’est pas infaillible que l’on n’est jamais assez armé et qu’il ne faut surtout pas l’être.
On en dit des phrases toutes faites « s’armer contre la vie » ou « la vie c’est injuste c’est comme ça »
Dire cela c’est justifier de devenir soi-même l’agresseur, soi-même l’injuste.
À la place je préfère m’habiller léger et offrir à mon fils, la chance de l’être aussi.

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